Un rêve d’aller-retour/ H. Mediavilla & B. Mouanda

Un rêve d’aller-retour. La Sape Congolaise/ H. Mediavilla et B. Mouanda

« Il vaut mieux rêver la vie que la vivre, même si la vivre c’est parfois la rêver »
Marcel Proust

Cette sentence proustienne résume à la perfection une des leçons que nous apporte le monde de la SAPE — la Société d’Ambianceures et Personnes Elégantes —, un vrai spectacle, un art selon qui, un culte selon d’autre, le culte de l’apparence où l’élégance brillante et impertinente ne s’improvisent pas. Un mouvement fascinant, riche en significations aussi bien visuelles qu’idéologiques, mise en évidence par les deux regards si différents qu’Héctor Mediavilla et Baudouin Mouanda portent sur ce phénomène. Les deux photographes, le premier espagnol et le second congolais, confrontent leurs visions; l’un comme observateur externe recherche dans la complexité psychologique et sociale de ces protagonistes, évoquant une réalité onirique, poétique et romantique où les sapeurs — nom que reçoivent les adeptes de cette pratique — semblent rêver leurs vies. L’autre, connaisseur direct de la situation de ses compatriotes, présente une manifestation dynamique et créative, en accentuant le côté théâtrale et exhibitionniste du phénomène et nous montre des dandies qui vivent leur rêve. Les deux partagent néanmoins un objectif commun : remettre en question l’ imaginaire que nous nous sommes construit par rapport à l’ Afrique et ses gens, puisque avec la SAPE nos préjugés sont mises en doute. Mediavilla et Mouanda nous permettent de connaître plus en profondeur les règles et les prescriptions de cet art de l’apparence, mais surtout de voyager dans le monde des rêves de cette jeune population urbaine de Brazzaville. Ainsi, il faut comprendre qu’à travers le culte qu’ils pratiquent, imprégné d’une philosophie propre, ils portent en eux un message implicite de résistance. De même ils luttent pour perturber leur statut social dans leur propre communauté, dans leur pays et d’autres pays africains, mais aussi par rapport à notre vision occidental fixe et immobile. 

Ces images nous introduisent dans la lumière et l’ombre d’un théâtre interprété par les personnages principaux d’une aventure qui se complète à travers la pérégrination à Paris, la Mecque de l’élégance. Un voyage initiatique à l’intérieure d’eux-mêmes, pleins d’obstacles, de sacrifices et de pénuries qui seront toujours cachées pour que le rêve perdure et où chacun lutte chaque jour pour obtenir le rôle de sa vie. Ainsi, nous pouvons à travers ces images, nous promener près d’eux dans leurs rues, décoder comme eux la magie des couleurs, danser au son de leurs gestes, devenir ces spectateurs avides de voir plus de spectacle, sourire et imaginer leurs jeux verbaux et oublier, pour un instant, la misère qui les entoure. En acquérant des vêtements que peu pourraient se procurer même en rêve, les sapeurs recèlent leur origine social et la transforme en une victoire à travers une image de prospérité et de réussite social. Une image qui porte en soit un message: le refus de la pauvreté, celle-la même à laquelle on les confinent et la réaffirmation d’une identité qui réclame un statu en accord avec leur système de valeur. La SAPE s’articule ainsi comme un mode de vie à partir duquel se construisent des nouvelles références et des nouveaux codes de conduites. Un modèle à travers lequel ils revendiquent leur droit à décider sur leur destin et à se battre pour leur bonheur.